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Exposition "Hyper-"

25 et 26 janvier 2020 (11h-18h)

Création 57 – Agence ArchIn Design, Lyon 2ème

Artistes: Kévin Ardito, Margaux Auria, Robin Curtil, Maxime Delhomme, Jenny Feal, Sabine Leclercq, Mükerrem Tuncay

Commissaire de l’exposition: Bérangère Amblard

Le 25 février 2019, un « bang » retentissait dans le ciel lyonnais. A 10 000 mètres au-dessus de la ville, un mirage 2000 en vol d’entrainement avait franchi le mur du son. Cette folie des records de vitesse prophétise un monde quadrillé par des réseaux de transports aux noms puissants et accrocheurs, plus rapides les uns que les autres ; des lignes d’avions supersoniques Boom, des voies de Bullet Trains, qui relieront Paris à Tokyo ou à San Francisco en quelques heures seulement. La vitesse des déplacements humains n’a de pareille que celle, vertigineuse, de la circulation et de la transmission des images, des informations ou des biens de consommation. Dans nos sociétés hypermodernes, tout concourt à répondre à une exigence désormais normalisée d’immédiateté. Le préfixe « hyper », que l’on accole maintenant un peu à tout, caractérise l’excès hypermoderne. Celui de l’ère de l’hyperconsommation, de l’hyperconnection, de l’hyperréalité, de l’hyperrapidité.

A mesure que les distances se réduisent et les frontières s’effacent, c’est le temps et sa mesure qui changent. « La société hypermoderne apparaît comme celle où le temps est de plus en plus vécu comme une préoccupation majeure, celle où s’exerce et se généralise une pression temporelle croissante. »  C’est ainsi que Gilles Lipovetsky caractérise l’époque hypermoderne. Une époque aux temporalités accélérées, raccourcies, à l’origine d’un sentiment de raréfaction du temps. Si bien que jamais l’impression de perdre du temps n’a été aussi prégnante que depuis que l’on cherche autant à en gagner. L’époque hypermoderne, et ses nombreux excès de vitesse, est aussi celle qui, à force d’accélération a fait imploser la temporalité. Celle où le présent est devenu hégémonique. « Un présent immobile s’est abattu sur le monde » affirme Marc Augé, « il n’est plus issu de la lente maturation du passé, ne laisse plus transparaître les linéaments de possibles futurs, mais s’impose comme un fait accompli ». La temporalité hypermoderne, se traduit également par cet état paradoxal d’apesanteur temporelle.

Les artistes exposés, jeunes diplômés des écoles des Beaux-Arts de la région Auvergne-Rhône-Alpes, travaillent en étroite collaboration intellectuelle avec les doctorants et jeunes chercheurs à l’origine du projet. Au croisement de la recherche académique et de la recherche artistique, cette exposition thématique se propose de saisir un temps toujours plus insaisissable. Elle aspire à mobiliser des prismes et des regards divers autour de questionnements communs. Comment appréhender une temporalité toujours plus glissante ? L’art peut-il influer sur sa perception ? Existe-t-il des contrepoids à l’ivresse de la vitesse ?

Robin Curtil : La peinture comme réservoir de temps

Propos recueillis par Bérangère Amblard

Comment est-ce que tout a commencé, pour toi, en tant qu’artiste ?

Grande question ! Je ne m’y attendais pas. Il n’y a pas vraiment eu de début, d’instant « t ».  Je dirais que ma pratique s’est toujours confondue avec moi-même, qu’elle m’a toujours accompagné. J’ai toujours été attiré par la peinture. Même si aux Beaux-Arts, le cursus m’a poussé à remettre ce medium en question, j’y suis toujours revenu. La peinture a le pouvoir formidable de l’image et du rapport direct que l’on entretient avec elle. Sur une peinture, sur une surface potentiellement lisse, on a une capacité à se projeter. Avec des outils qui sont assez simples, finalement juste des couleurs et une pâte qui s’étale finement, on a le pouvoir de rivaliser avec ce qui nous entoure. De la même manière qu’avec un écran d’ordinateur on se fait happer par l’image, on plonge automatiquement dans la peinture, dans l’image, en faisant abstraction des murs et du support lui-même. Les écrans nous attirent parce qu’ils émettent de la lumière, le mouvement fait que l’on a envie de s’y plonger. Même si la peinture est a priori statique, c’est nous qui l’animons en pensée. On nous propose des écrans, qui se confondent avec le monde qui nous entoure, la peinture a la capacité d’être un écran de projection, dans lequel l’artiste peut développer un espace, un « univers parallèle », de « creuser » du temps.


Après Zohreh II, 2018, huile sur toile, 40 x 50 cm, ©Robin Curtil

Tu parles de la capacité des écrans à happer le regard, à capter l’attention du spectateur. Cherches-tu à obtenir un effet comparable avec tes peintures ?

Idéalement oui. Il y a toujours un plaisir à rester devant quelque chose. Dans la peinture, j’essaie d’utiliser cette propension à se projeter (qui n’est pas voulue, qui est peut-être une faiblesse). J’essaie d’utiliser le leurre de la couleur, de l’image, pour aller vers quelque chose qui peut éveiller des sentiments plus subtils, plus agréables, plus nuancés.

Que représente pour toi le temps de création ?

C’est un temps passionnant et en même temps très dur. Ce sont des temps d’atelier et des temps hors atelier. C’est tout le temps et jamais à la fois. C’est à la fois la pratique, le moment frontal où je prends mes pinceaux et suis devant le tableau, mais c’est aussi une réflexion qui perdure, à peine perceptible, comme une sourdine, une infrabasse, qui fait son chemin petit à petit. C’est une temporalité très particulière. Ce n’est pas lourd à porter. C’est très léger mais c’est continu. C’est quelque chose qui murit doucement.

Vue d’atelier, ©Robin Curtil

J’envisage ta peinture comme un réceptacle, un réservoir de temps. Peux-tu me dire ce que tu en penses ?

C’est exactement ça. C’est un réservoir de temps et à mon sens, c’est ce qui fait le lien avec l’hypermodernité. Dans mes peintures, il y a toujours cette question de la circulation : par où entre-t-on ? Comment lire le tableau. Il y a des couches et des sous-couches qui incitent visuellement à envisager une profondeur, plus ou moins marquée en fonction des endroits. Il y a des profondeurs accentuées par des perspectives, par des lignes de fuite. Dans mes derniers tableaux, on pourrait avoir l’impression de quelque chose de plus plat. En réalité, il y a plus de subtilité, des espaces infra-minces, des paradoxes qui nous invitent à nous rappeler que ce que l’on voit n’est qu’un tableau.

Dans ma peinture, il est toujours question de circulation. Dans un premier temps, le spectateur voit le tableau dans sa globalité, de manière très superficielle. Comme quand tu « like » une image sur une application, on est dans une valeur hédonique, un « j’aime/j’aime pas ». C’est instinctif, c’est un premier temps très court. Ensuite, il y a une deuxième temporalité où l’on force un peu le regard et on rentre dans le tableau. C’est une fenêtre ouverte. On rentre dans une autre temporalité, c’est que j’ai réussi à étirer l’espace du temps. Il y a enfin une troisième temporalité, qui est celle qui se déploie une fois que le spectateur est sorti de l’exposition et qu’il garde une image du tableau en tête. Même une fois le support disparu, le tableau peut persister. Il y a une globalité qui peut nous retenir, on est alors dans une temporalité encore plus dilatée puisqu’elle nous accompagne au quotidien. Ce qui nous retient, ce n’est pas le tableau, c’est l’image qu’on s’en fait. La trace qu’il laisse en nous. La chose la plus importante, c’est le souvenir du tableau.

Sans titre 188, 2018, huile sur toile, 163 x 146 cm

Y-a-t ’il d’autres espaces de ta vie dans lesquels tu es parvenu à préserver la même « réserve de temps » que celle que tu mets dans tes tableaux ?

Non, très peu. Je vais à la piscine. Quand je nage, il n’y a pas de téléphone, pas d’écran. Je suis sûr de réserver un temps à une activité sans faire autre chose en même temps. Je pense que c’est très important au milieu de la suractivité, du surmenage hypermoderne.

J’envisage ma peinture comme un échappatoire par rapport à la contrainte extérieure d’un temps qui file. Ce temps qui file, c’est nous qui le définissons, s’il file c’est uniquement parce que nous nous l’imposons, soit en groupe, soit de manière individuelle. Personnellement, je travaille au quotidien pour ralentir le temps. C’est parti d’un constat assez simple, à un moment donné je me suis senti dépassé par le temps. Parti de ce constat-là, j’ai essayé de décrypter mon quotidien et de voir qu’est-ce qui pouvait faire, qu’effectivement, à un moment donné je ne me sentais plus à ma place. Ce sont des choses assez simples. C’est rester scotché à des vidéos qui peuvent tourner en boucle – là on a une perte totale de repères temporels. Ces lectures de vidéos, d’images, viennent se confondre avec les repas, avec les discussions, avec les temps de repos, les temps de lecture. Un autre exemple est la manière de marcher dans la ville, la manière de gérer ses horaires. Est-ce qu’on marche d’un pas pressé, d’un pas décontracté ? Est-ce que rater le métro est quelque chose de négatif, ou au contraire quelque chose de positif parce que cela va nous permettre de nous rappeler qu’on est parti en oubliant quelque chose, ou bien juste nous autoriser à s’arrêter. Ce sont des choses qui peuvent paraître assez simples, mais en les accumulant, j’espère arriver à une meilleure qualité de vie. Pourtant, je sens que ça butte, que ça frotte, parce que ce qui m’entoure n’est pas dans cette dynamique-là, bien au contraire. La peinture a un temps qui est plus long, plus lent. C’est une croissance qui n’est pas exponentielle, mais une croissance malgré tout. C’est une pente douce.

Y-a-t‘il des souvenirs précis, des accidents de ta vie qui se seraient logés dans la temporalité du tableau ?

Il y a plutôt une continuité. L’idée d’une direction, mes tableaux vont vers une direction. Un tableau permet au suivant d’aller dans une autre direction. Je vois un projet sur le long terme, de tableau en tableau, c’est un travail de recherche formelle. Les tableaux s’appuient les uns sur les autres. Il y a énormément de points communs entre toutes mes peintures et en en même temps, elles vont dans des directions assez différentes. Il y a beaucoup d’ « accidents ». Les peintures avancent au hasard des « accidents ». Cette idée n’est pas de moi, mais un bon peintre est quelqu’un qui arrivera à faire se provoquer ces « accidents ». J’essaie d’amener mes peintures dans un espace inconfortable, là où je ne les attends pas. Il faut essayer de rater sa peinture, c’est le plus dur.

Sans titre 189, 2018, huile sur toile, 50 x 40 cm, ©Robin Curtil

De quoi t’inspires-tu ?

Je regarde énormément de peintures, en me déplaçant dans des expositions. J’ai un bagage visuel. J’ai en permanence avec moi des « valises », des « bagages » légers qui sont remplis de tableaux. Ce ne sont pas les miens, ce sont des tableaux d’autres artistes qui m’accompagnent. Ils évoluent, parfois j’en laisse en chemin pour en prendre d’autres. Je n’ai pas les noms en tête, ce sont des images ou des fragments d’images, de choses qui m’ont marqué, qui m’accompagnent. J’aimerais que ce soit pareil pour les autres, que ma peinture les accompagne. 

Vue d’atelier, ©Blandine Soulage

Peinture totémique et dessin au rythme du quotidien

Dessin préparatoire pour costume – recherche pour un projet d’intervention à Saint-fons , 2019
Photographies de Camille Gabet Langlois, prisent lors de la performance de Zézé au moment de la Fête des couleurs, Saint-fons, 2019

Retrouvez certaines oeuvres à l’exposition Hyper- du 24 au 26 janvier 2020 à la galerie Création 57 – Agence ArchIn Design !

1/ Parle moi un peu de ton parcours?

J’ai fais mes études aux Beaux-Arts de Lyon pendant cinq ans ou j’ai bénéficié d’un échange Erasmus en Turquie pendant six mois. Ensuite, j’ai contribué à la création d’un collectif “Hotel triki” qui est une association nous permettant de louer des espaces d’ateliers et de réaliser des expositions. En 2018, j’ai bénéficié d’un post-diplôme CEPIA de un an, à l’école des beaux arts de Bourges.

2/ Pourquoi tu as choisi la performance et la peinture?

Je pratique au quotidien le dessin sur des feuilles A4. Ce sont des potentialités qui s’écrivent aux quotidien. Des lignes de départ qui se fixent mais dont la course, et l’aventure n’est pas déterminé. Il s’agit justement de choisir lequel des dessins mérite d’être développé. De là ça se complexifie, ça s’agrandit et il y a des changements de matière et de médium. Ça se transforme – je me transforme. Je fais de la peinture, des costumes, des installation, de la performance, et des interventions. J’appréhende l’art comme une ouverture de possibles ou chacun de mes projets doit m’apporter des connaissances, techniques, intellectuelles ou manuelles.

Je n’ai pas choisis la peinture, c’est ma pratique qui m’a amené à elle, tous comme la peinture m’a amené à la performance.

3/ J’ai appris que ton nom de performance est Zézé? Est-ce qu’il y a une historie derrière ce choix?

Zézé est effectivement un personnage que j’ai fait connaitre à partir de ma deuxième année aux beaux art de Lyon. Zézé est mon surnom de famille. C’est une marque spécifique d’affection de mes parents : “mon zézé”. J’ai utilisé ce surnom pour rendre visible mon enfant intérieur. Grandir me paraissait être un acte de trahison envers moi-même. Effectivement j’avais le sentiment de devoir devenir une autre personne pour être accepter socialement comme une personne responsable et autonome. Je voulais franchir les étapes me menant à l’âge adulte sans perdre, sans sacrifier mon être enfantin mais plutôt “être avec” lui. Je ne pouvais me construire sans lui. Alors, pour que la société et ma famille

le comprenne, je lui ai permis d’apparaître en animal totémique : un hibou mondrianesque qui joue de la guitare et chante des sons, des lettres et des mots qui n’ont pas de sens.

Cette schizophrénie assumée m’a complètement ouvert sur mon identité et sur ce que je voulais faire de mon corps tous comme de son image et de son histoire. De la peinture sur châssis, je suis passé à la peinture sur toile libre. Économiquement, je pouvais me permettre de peindre à l’échelle de mon corps et de pouvoir sortir la peinture de l’atelier pour des actions avec des personnes que je voulais mettre en avant, révéler. Zézé s’est donc engagé dans la recherche du bonheur et s’est institué comme le pouvoir de la couleur.

4/ Comment se déroule une séance travail type?

Une séance de travail type c’est:

Flashs dans la tête – dessins – développement par l’écrit – lecture – dormir – interrogation de l’idée – validation – développement plastique (test) – réalisation.

5/ Est-ce que tu peux me parler un peu de ton processus de création d’une performance et/ou une peinture?

Mon processus de création est chaotique et remplie de contradiction. Je n’arrive pas à comprendre le monde et je cherche à le comprendre. Je suis passionné, je ne peux faire à moitié. Et c’est ce qui m’amène à fixer sur une chose et à ne pas la lâcher pour la comprendre. Alors:

JE MONTE démonte REMONTE. Dans ce processus le sommeil est primordiale et j’aimerais pouvoir dormir d’avantage.

6/ Quels sont tes inspirations et références?

L’humain m’inspire. Les gens et leur parcours, leurs histoires. Le football, son jeu et son image.

Pour les artistes et cinéastes sont: Bernard Frize et Bernard Piffaretti Lisa Jonasson, Benjamin Seror, Paul Kindersley.

7/ Quels sont tes matériaux et couleurs de prédilection?

Le jaune est ma couleur préférée mais j’adore toutes les couleurs en général mais j’ai une préférence pour les couleurs chaudes parce qu’elles représentent pour moi l’intimité, la chaleur, les sentiments…

8/ Comment tu vois ton rapport avec la plénitude et l’éphémère dans un premier temps?

La plénitude? Quand je finis un projet et que je peux le regarder comme un spectateur. Et quand je danse avec mes amis et famille.

L’éphémère me renvoi à la consommation et à l’obsolescence programmé. La sensation que bientôt tous sera choses, qui ne seront plus que des images à acheter, connectaient à nos cerveaux

9/ Quel est ton ressenti par rapport à l’excès et le “toujours plus” symptomatique de notre ère selon ?

Le “toujours plus” me renvoi à un état de fatigue, de dépense continue, me menant à la perte. Ne plus dormir et travailler nuit et jour…

Biographie de Maxime Zézé Delhomme: 

Zézé Maxime DELHOMME est né en 1990 dans la Drôme. Sa pratique de dessin, peinture, performance et vidéo-performance, consiste à chercher des situations. En inventant des processus d’images, il mélange jeu, rituel et système de pouvoir où se présente et se métamorphose suivant le contexte, le corps de l’artiste et ses stéréotypes. 

Après une oeuvre participative réalisée en 2010 avec les Terminales du Lycée Dauphiné à Romans sur Isère, il intègre l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts de Lyon d’où il sortira diplômé d’un master (DNSEP). Il effectuera un passage en Turquie et à son retour bénéficiera d’une collaboration avec Jiri Kovanda pour une édition d’artiste. Après l’école, il intègre une franchise de Domino’s Pizza et réalise une performance à l’intérieur d’un magasin début 2017. Il fonde avec Alex Egea le collectif l’Hôtel Triki, proposant un atelier et une exposition à Lyon. En 2018, il intègre le post-diplôme CEPIA de l’école nationale supérieure d’art de Bourges. En 2019, il est sélectionné par le centre d’art plastique (CAP) de Saint-fons pour son projet artistique de porte à porte intégrant les habitants dans un échange de mains. Il a également assisté Olivier Nottellet à deux reprises sur des projets de peinture in situ, à Limonest et au CHU de Rouen. 

Propos recueillis par Narimene Ibrahim

« L’Art du temps : représenter, maîtriser » : Journée d'étude le 24 janvier 2020

Musique, peinture, sciences physiques, histoire, philosophie… Comment saisissons-nous le temps ?

Cette journée pluridisciplinaire, rassemblant des chercheurs et professionnels issus aussi bien des sciences exactes que des sciences sociales et des humanités, portera sur les différentes manières de représenter et de maîtriser le temps, et sur la nécessité de le représenter pour mieux le maîtriser.

La journée aura lieu de 9h à 17h15 à l’amphithéâtre de la MILC au 35 rue Raulin (Lyon 7ème). Entrée libre.

Mükerrem Tuncay, pigeon voyageur et artiste touche-à-tout

Awakening Fossil, 2010, photographies (C Print), © Mükerrem Tuncay

Retrouvez ses oeuvres à l’exposition Hyper- du 24 au 26 janvier 2020 à la galerie Création 57 – Agence ArchIn Design !

Peux-tu me parler un peu de ton parcours ?

J’ai un parcours un peu particulier, parce qu’interdisciplinaire. Je suis née en Turquie, et j’ai commencé par suivre une Licence de biologie. J’ai trouvé ça très intéressant, et ça m’a par exemple amenée à m’interroger sur le rapport que nous, les êtres humains, entretenons avec les autres êtres vivants. Mais c’était aussi un domaine dans lequel, à part en faisant une thèse, on ne pouvait pas s’exprimer.

C’est pour ça que j’ai voulu entrer aux Beaux-Arts comme photographe, parce que je voulais pouvoir exprimer ma propre opinion et ma propre expérience des chose. Grâce à un programme d’échange, j’ai pu venir finir mes études d’art à Lyon, et je ne suis plus repartie.

Peux-tu identifier des influences dans ton travail ?

Oui. J’ai été beaucoup influencée par des penseurs comme Françoise Vergès et l’idée du féminisme décolonial, Frantz Fanon (avec Peau noire, masques blancs, 1952) et Edward Saïd (L’Orientalisme, 1972) sur la question du racisme. Ce sont des réflexions qui m’ont aidée à mieux comprendre ma situation. Je suis aussi très intéressée par les théories des biologistes qui font le lien entre les différentes espèces, comme Donna Haraway ou Guillaume Lecointre. Pour moi, Guillaume Lecointre, c’est le nouveau Darwin français !

Tu as une pratique très variée : tu fais de la photo, de la vidéo, de la céramique, de la sculpture, etc. Quels rapports vois-tu entre ces différentes formes ? Qu’est-ce qui t’amène à en choisir une plutôt qu’une autre ?

J’ai suivi une formation qui m’a permis de m’exprimer avec plusieurs mediums. Dans ce que je fais, j’essaye de toujours me laisser guider d’abord par le contenu et la recherche de forme vient par la suite. Comme je fais des installations, les choses finissent par trouver leur place dans l’ensemble. Mais ce qui m’amène à en choisir une plutôt qu’une autre ? Je crois que c’est une décision un peu instinctive. J’essaye de trouver le medium qui retranscrit le mieux le contenu émotionnel de l’œuvre.

Close call, 2019, poème, © Mükerrem Tuncay

Certaines de tes pièces sont aussi des textes, ou des poèmes : y a-t-il pour toi une différence entre ces textes et tes œuvres plastiques ? Te considères-tu comme artiste et poétesse ?

Non, pour moi ce ne sont pas deux choses différentes. Certains sentiments ne s’expriment que par la poésie, ça répond à un besoin. C’est comme ces gens qui chantent sur les chantiers, parce que le corps a besoin de s’exprimer.

Mais c’est une question intéressante. L’art contemporain est très cadré, et quand j’ai exposé ma pièce Letter to Kuzu, c’est une interrogation qui  a été soulevée : quel statut donner à ce texte ? Est-ce qu’on le considère comme un dessin ? Une sculpture ? Pour moi, ça n’a pas de sens de se le demander, les textes que j’écris font partie intégrante de ma pratique.

Tu travailles beaucoup avec la céramique ces dernières années, notamment avec des séries de dessins sur céramique. Comment en es-tu venue à utiliser cette technique ?

J’ai commencé à travailler la céramique en 2014, pour me libérer de mon ordinateur. Ca m’est apparu comme une nécessité : j’avais besoin de faire travailler mes mains, et pas seulement mon cerveau.

C’est vrai que c’est un médium que j’aime bien. J’ai commencé une série qui est censée être comme un journal de mon quotidien, avec un dessin assez caricatural. Je laisse souvent des traces de doigts sur les plaques, pour rappeler le processus de création. J’aime aussi utiliser ces pièces comme images. Je suis d’abord photographe, donc j’ai un goût pour l’image.

Mise en scène d’atelier, 2020, sculpture, © Mükerrem Tuncay

Pour l’exposition Hyper-, tu vas aussi présenter des pièces en céramique, des petites sculptures cette fois-ci. Peux-tu m’en parler un peu ?

C’est une exposition autour de la question du temps, et de l’hypermodernité. Je trouvais intéressant de travailler la céramique dans ce contexte, parce que ça me rappelle les fossiles qui restent comme mémoire des temps passés. Je me suis demandé ce que nous nous allions laisser comme fossiles.

J’ai eu envie aussi de travailler autour de l’image de la main, parce que c’est un symbole de transmission. C’est pour ça qu’un des éléments-clés des petites mise en scène que je vais présenter sera des sculptures de mains sur des claviers. Ca nous amène à nous poser la question de l’évolution des technologies : à quoi sert la technologie ? Et qu’est-ce qu’on apprend aux robots ? Quelles connaissances leur donne-t-on ? Quelles informations transmettrons-nous aux nouvelles générations ? Je pense que ce sont des questions d’actualité.

Propos recueillis par Alix Cazalet-Boudigues.

« Rien ne se perd, tout se transforme » : l’art de l’assemblage dans l’œuvre de Sabine Leclercq

Diplômée de l’Ensba Lyon, Sabine Leclercq combine divers matériaux et objets glanés au fil de sa vie afin de créer des œuvres plastiques surprenantes.

Retrouvez ses œuvres à l’exposition Hyper- du 24 au 26 janvier 2020 à la galerie Création 57 – Agence ArchIn Design !

Conquistadora, 2019 , C-print digital sur papier satiné, 80 x 60 cm. © Sabine Leclercq

Pourquoi as-tu choisi de t’intéresser à la sculpture ? Quel est ton parcours ? 

La pratique de la sculpture me permet de sentir physiquement la matière, de créer des présences, d’ériger des matériaux, d’expérimenter, de bâtir. Plus précisément, je m’intéresse à l’assemblage. Cette technique m’aide à révéler le potentiel constructif d’une entente physique et esthétique d’éléments hétéroclites. Expérimenter le comportement des matériaux est ce qui m’anime le plus lorsque je travaille. Comme un chercheur dans un laboratoire, j’accumule les connaissances, assume les expériences ratées et offre de nouvelles possibilités par associations et accumulations de gestes et de matières, tout en cherchant l’équilibre et l’harmonie, soit une équation unique. En 2008, j’ai obtenu un baccalauréat scientifique et j’étais fascinée par la physique. En second choix de carrière, je projetais de devenir ingénieure en études de propulsion satellites. Je préférais créer et j’ai choisi une licence en arts plastiques à Toulouse, puis je suis entrée à l’Esad Valenciennes où j’ai rencontré Stephen Maas, sculpteur et enseignant qui a appuyé cet intérêt pour l’étude du comportement des matériaux. J’ai effectué mon master à l’Ensba Lyon où j’ai obtenu le Dnsep art en 2016. Aujourd’hui, j’ai remplacé les TP de physique par des expériences de matières à taille humaine et l’outil de mesure est devenu mon corps. Je fais expérience de ce que j’expérimente.

Ma petite entreprise under pressure, 2019, carton, boîte de rangement, moquette, grille en acier, plaque en acier, plâtre, plastique, enduit, bitume, chaîne, anneau métallique, scotch aluminium, scotch noir, sticker noir, photocopie, papier holographique, papier métallique, papier, scotch transparent, gouache, 175 x 160 x 130 cm. © Sabine Leclercq

Pourquoi as-tu accepté de participer au projet et à cette exposition autour des questions du Temps et de l’Hyper Temps ?

J’ai voulu participer à ce projet pour la collaboration entre chercheurs universitaires et artistes, que je considère aussi comme des chercheurs. C’est une rare occasion de mettre en commun des points de vue différents suivant le domaine de chacun. J’ai donc accepté d’exposer. Il me semble difficile de définir l’Hyper Temps et excitant de réfléchir sous quelle forme et à partir de quoi cette notion pourrait apparaître.

Comment construis-tu une œuvre et son titre ?

Il y a plusieurs étapes de travail qui s’entrecroisent avant d’obtenir une œuvre. Mon premier geste est de glaner, ensuite j’expérimente la matière puis je stocke et je tente d’assembler trouvailles, photographies, dessins, peintures et expérimentations stockés dont le fil conducteur sont les contrastes, les formes et les couleurs. Je compose une sorte de poésie visuelle, physique et spatiale. Dès qu’une œuvre possède son comportement, sa personnalité, son univers, qu’elle tient debout et offre un paysage, je sens que je n’ai plus à intervenir. Et notamment, le titre surgit comme un slogan. Il va être un fragment de musique que j’entends au moment où je construis l’assemblage ou alors un jeu de mots et de sens. Rien ne se perd, tout se transforme.

Le placard était trop petit, 2019, bois, plâtre, enduit, gravier, pigment, aluminium, PVC, tesselles holographiques, tissu, œillets, anneaux métalliques, perruque, veste, chaînette dorée, photocopie, épingle, orange, spray acrylique, peinture, 200 x 220 x 170 cm. © Sabine Leclercq

Ces assemblages me paraissent être aussi des traces d’une présence humaine, artistique. Quelle est la place du spectateur ?

Effectivement, au cœur de cette pratique, je parle d’une manière fragmentée, directe ou indirecte du corps mais surtout de l’être humain. Un assemblage ou sculpture est un indice de référence spatial qui révèle, souligne ou contredit notre propre posture, souvent nous sommes debout face à l’œuvre. Dans ce jeu de “face à face”, le spectateur est automatiquement en rappel avec sa propre existence et son corps. Et il se découvre en définissant ce qu’il observe et ce qu’il ressent face à la complexité des éléments relevant de la trace humaine et au comportement des matériaux qui constituent un assemblage. Ainsi face à une construction figée de taille humaine, il se situe et se construit individuellement par la pensée mais se rappelle aussi de sa propre condition en tant qu’humain.

Clockwork Grey, 2019, bois, tube en aluminium, plâtre, fer, tissu, enduit, scotch aluminium, scotch noir, sticker noir, tube, papier, graphite, boîte à chaussure, assise en bois, collier, acrylique en spray, acrylique, gouache,
200 x 190 x 70 cm. © Sabine Leclercq

Quelle est l’œuvre ou quel est le projet que tu aimerais réaliser par la suite ?

J’aimerais par la suite impliquer directement le corps du spectateur au sein de l’œuvre. Je souhaiterais agir dans l’espace et que mon intention engendre un comportement commun aux spectateurs. Au lieu d’activer l’œuvre par la pensée, elle se ferait par le biais d’une implication physique dans un environnement qui l’y invite.

Propos recueillis par Coralie Griffon

Venez rencontrer les artistes de l’exposition "Hyper-" le 15 janvier 2020 !

Lors d’une deuxième rencontre le mercredi 15 janvier 2020 de 16h à 18h, nous accueillerons Kévin Ardito, Margaux Auria, Maxime Delhomme et Sabine Leclercq, tous récemment diplômés des écoles d’art de la région et membres de l’ADERA (Association des Écoles Supérieures d’Art et de Design Auvergne Rhône-Alpes). La rencontre se déroulera dans la salle d’actualités de la bibliothèque universitaire de la Manufacture des Tabacs, à l’Université Jean Moulin (Lyon 3).

Venez nombreux !

Retrouvez également leurs œuvres lors de l’exposition Hyper-à la galerie Création 57 (LYON 2ème) les 25 et 26 janvier 2020 !

Jenny Feal et la mémoire de l'argile

Cette semaine, nous vous présentons Jenny Feal, artiste cubaine née en 1991 à La Havane. Jenny Feal exploite de nombreux media artistiques, du dessin à l’installation en passant par la peinture, la sculpture et la vidéo. Sa pratique artistique est très souvent centrée sur l’utilisation de matériaux naturels tels que l’argile, qu’elle module à sa guise pour dessiner ou pour construire des œuvres imprégnées de mémoire et d’histoire.

Retrouvez ses oeuvres à l’exposition Hyper- du 24 au 26 janvier 2020 à la galerie Création 57 – Agence ArchIn Design !

Jenny Feal, série Fruits de ma passion. Dessin 2019. Courtesy de l’artiste et de la Galerie Dohyang Lee. © Jenny Feal

Peux-tu nous parler de ton parcours ?

J’ai commencé par étudier les beaux-arts à La Havane, par le biais d’une formation qui était très orientée vers les arts appliqués, et en particulier vers la céramique. Dans cette formation, la maîtrise du matériau était fondamentale, et cela a influencé ma pratique artistique aujourd’hui. Ensuite, lorsque j’ai déménagé en France pour venir étudier à l’École Supérieure d’Art de Marseille, puis à l’École des Beaux-arts de Lyon, j’ai suivi des formations davantage tournées vers la théorie et la conceptualisation de la création artistique. Quand je suis arrivée en France, j’étais d’ailleurs surprise d’entendre des expressions péjoratives telles qu’un « travail d’artiste » pour qualifier un travail dont la qualité laisse à désirer. Ce n’est pas du tout la conception de l’art que nous avons à Cuba, où la figure de l’artiste est très respectée, et où le savoir-faire technique de l’artiste est considéré comme primordial.

Pourquoi choisis-tu d’utiliser l’argile pour peindre et dessiner ?

L’argile me permet de retourner aux origines de la peinture, lorsqu’étaient utilisés des pigments naturels. La terre pour moi représente les origines : c’est là d’où l’on vient, et on l’on retourne. J’utilise de manière cyclique la même terre depuis des années, terre qui provient de Cuba. La terre rouge est donc celle de mon pays : elle est omniprésente dans l’expérience quotidienne du paysage cubain, par terre ou sur les briques des maisons. Le rouge est aussi la couleur du communisme. La terre rouge représente donc pour moi ce qui est connu, parfois en opposition avec ce qui ne l’est pas, représenté par la couleur blanche dans mes dessins. Celle-ci représente ce à quoi je n’ai pas accès. Les parties en blanc sont des lieux d’investissement de l’imaginaire, où j’imagine des pans de mon histoire familiale en comblant les vides, les manques et les absences.

Jenny Feal, Le poids qui compte, 2015. Horloge, faïence, 30 x 30 x 6 cm. Courtesy de l’artiste

Comment envisages-tu la représentation du temps dans ton œuvre, et l’inscription de ton œuvre dans le temps ?

J’ai parfois exploité le passage du temps pour produire des œuvres changeantes et éphémères. Par exemple, en 2015, lors d’une exposition dans une citerne à la Villa Médicis, un lieu extrêmement humide, j’ai créé une horloge faite d’argile que j’ai intitulée Le Poids qui compte. Elle était accrochée au mur et dissimulée au début. Puis, à mesure que le temps passait et que l’argile séchait et tombait, l’horloge se dévoilait. On pouvait également entendre le cliquetis de l’horloge dans la citerne. Le Poids qui compte, le temps qui passe, c’était aussi pour moi la vérité qui tombe. En 2013, j’avais également créé une installation éphémère pour la 5ème édition du Festival des Arts éphémères à Marseille : il s’agissait d’une toupie de savon, déposée au milieu d’une flaque d’eau, qui fondait petit à petit pour disparaître.

En tant qu’expatriée cubaine, quel rapport entretiens-tu avec l’hypermodernité ?

Mon œuvre est marquée par l’histoire et la société cubaine. À Cuba, on vit dans le passé, la société a évolué à un rythme différent depuis soixante ans. Dans ma maison, les affaires sont toujours les mêmes, par exemple. On vit au ralenti. Mon œuvre prend donc peut-être le contrepied du thème de l’exposition Hyper- ! En outre, elle entretient souvent un rapport très nostalgique avec le passé, fortement présent dans mes œuvres, par exemple par le biais de l’évocation de l’histoire cubaine.

Quelle influence ton histoire familiale a-t-elle sur toi et sur ton œuvre ?

Ma personnalité, ma façon d’être et mon travail sont conditionnés par mes origines, et notamment par mon histoire familiale. Mon grand-père fut prisonnier politique pendant 17 ans à Cuba ; il était poète, et ses écrits furent censurés par le régime. L’absence, qui est souvent son absence, imprègne mon œuvre. Dans l’œuvre que j’ai exposée à la Biennale de Lyon en 2019, par exemple, un banc en cannage représente un portrait de famille, avec une présence en creux au centre. La censure et l’autocensure affectent aussi mon travail ; les livres, par exemple, disent souvent la difficulté de raconter son histoire et d’exprimer sa pensée. Puisque je viens d’une famille d’écrivains, mon œuvre a souvent un rapport fort avec l’écriture. Lorsque je travaille en France, j’ai l’impression d’avoir à ma disposition une plus vaste panoplie de sujets que lorsque je suis à Cuba. Je suis attirée par les choses que l’on n’a pas le droit de savoir ; à mon arrivée en France, l’une des premières choses que j’ai faites fut d’acheter les livres qui sont censurés à Cuba.

Jenny Feal, Calle Loynaz, 2012. Courtesy de l’artiste. Matériaux divers, 600 x 600 x 850 cm

Propos recueillis par Carole Delhorme

Kévin Ardito, sculpteur du numérique

De toujours tu seras l’antépénultième (2019)

Ça y est, le compte à rebours est lancé : plus que 6 semaines avant l’expo Hyper- ! Pour fêter ça, on vous présente un de nos 7 artistes, Kévin Ardito, notre sculpteur du numérique.

Quel est ton parcours ?

Après une expérience manquée à l’Université de Saint-Etienne en Arts Plastiques, je suis entré aux Beaux-Arts de Lyon en 2013 ; j’ai fait trois ans de licence, et 3 ans de Master. J’ai intégré l’unité de recherche en art numérique à la suite de l’obtention de mon DNSEP en 2018, ce qui m’as permis d’intégrer du même temps l’équipe du Labo NRV (ArtLab co-fondé par les Subsistances et L’ENSBA) et cela m’a aidé dans mon travail de création, tout en me permettant de conduire des activités pour des scolaires. A cette époque-là, j’étais également membre de l’ADERA, que j’ai rapidement quittée pour me consacrer à mon travail au labo NRV. Ma première année en recherche a été particulièrement chargée, avec deux expositions à Grenoble, une à Strasbourg, ma participation au festival Mirage, la résidence création en cours, une exposition à Ars Electronica ainsi qu’une résidence au Mexique.

Avec quelle technique as-tu commencé à travailler ?

Au début de mon expérience à l’université, je faisais toujours beaucoup de peinture à l’huile et de dessin ; c’était de la peinture figurative autour du social. A l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, j’ai découvert plusieurs techniques de sculpture, et j’ai évolué dans un cadre me permettant de beaucoup expérimenter avec ces techniques, avec beaucoup d’espace et de matériaux à disposition. Après ça j’ai choisi d’être sculpteur.

Empty Child (2019)

D’où t’est venue l’idée de la pièce Combien de jardins pour apprendre à faire pousser un arbre ?

L’idée m’est venue en faisant un jogging dans un cimetière londonien, qui est un lieu chargé d’histoire et qui fait partie des magnificient seven, qui sont sept cimetières commandités à des sociétés privées par la ville de Londres entre 1830 et 1840 pour faire face à une poussée démographique, et des changements sociétaux d’une population qui n’était pas de profession catholique ou anglicane.

Ce sont des lieux étranges à la croisée de plusieurs de temps, ils ne sont plus vraiment en activité, mais des personnes peuvent venir encore de nos jours rejoindre des êtres chers disparus il y a bien plus longtemps. Il n’est pas possible de choisir ce lieu sans ces conditions, ainsi dans les années à venir, ce ne sera plus qu’un lieu de passage, de visite et de contemplation.  Ce sont des lieux marqués par l’urbanisation et l’expansion des villes d’abord situées en périphérie, ils sont maintenant complètement phagocytés par la ville, qui par besoin d’espaces verts en a fait des réserves naturelles pour une faune et une flore londonienne en berne, voire en agonie.

J’ai opté pour la réalité virtuelle car c’est un médium qui permet un rapport différent à l’expérience artistique, et propose une déambulation longue et mystérieuse où le lieu devient un espace narratif que le spectateur découvre. La pièce confronte les idées de déambulation contrôlée des jardins de Le Nôtre, de narration émergente présente en game design et de composition sculpturale pour créer un espace d’invitation au sublime et à la mélancolie.

Mon rôle d’artiste est d’anticiper comment le spectateur va suivre les lignes et les limites du chemin ou bien les transgresser, sans que jamais il ne se retrouve à un endroit où il s’ennuie, tout en lui permettant de comprendre quelle est la nature et la raison de l’expérience qu’il vit.

Into Deep Water (2018)

Quelle est ta pièce (personnelle) préférée ?

Je n’ai pas véritablement de réponse. Je suis plus attaché à certaines œuvres car elles étaient plus difficiles à produire, d’autres parce qu’elles étaient plus drôles à faire, ou au contraire parce qu’elles m’ont permis de lâcher prise.

La pièce que j’ai conçue pour le musée archéologique de Grenoble lors du festival DNA aussi a été importante car quelque chose s’est débloqué sur ma manière de produire. C’était ma première commande, il n’y avait pas de consignes, c’était agréable d’être rémunéré, et d’avoir la possibilité de mêler les médiums. En revanche, je ne peux pas dire qu’il y ait eu de pièce pivot dans ma pratique ; je ne vois pas mes pièces comme une succession, mais plutôt comme une simultanéité, certaines décors et d’autres acteurs

Comment lies-tu le thème de l’hypermodernité à ton art ? A l’œuvre que tu proposes pour l’exposition « Hyper- » ?

Par son médium, Combien de jardins pour apprendre à faire pousser un arbre ? est directement dans l’hyper-modernité et l’histoire de ces jardins.

Les outils numériques et leur fonctionnement font partie du contemporain. En faisant contrôler le spectateur par la technologie, il y a un décalage qui s’opère, et un besoin de comprendre, d’aller en-dessous de la surface pour mieux cerner le monde hyper-moderne. L’hyper-modernité se définit par un excès de temps, de place, etc., et cette pièce et son inspiration s’inscrivent parfaitement là-dedans. La réalité virtuelle est perçue dans la culture pop comme un instrument pouvant aliéner l’homme, lui proposer d’échapper à un monde plus brutal et plus dur, c’est un objet très connoté par la science-fiction et notre perception de la technologie. Je pense que cette vision de ce médium est notamment due à des peurs issues de l’hyper-modernité, cette invention des années 70 qui devient réelle.

Pourquoi (ne pas) dire que la VR répond à ces besoins relatifs aux problèmes de l’hypermodernité ? Cette question est en fait un des paradoxes de la réalité virtuelle. Ma réponse serait certainement que la VR doit être comprise autrement, elle pourrait devenir quelque chose qui accompagne la réalité.

Microcosme (2018)

Quelle est ton œuvre préférée de tous les temps ?

Je parlerais plutôt de travaux vers lesquels je reviens tout le temps, notamment les œuvres de Mike Kelley, J.M.W. Turner, Andy Goldsworthy, Maurizio Cattelan, Rebecca Horn, Patricia Piccinini … J’aime aussi beaucoup le Cirque de Calder, surtout pour les mains du sculpteur.

Si tu devais faire autre chose, ce serait quoi ?

Designer ? Mais c’est un peu un artiste aussi. Dessinateur de BD c’est sûr. Sinon je pourrais être bricoleur dans mon garage, faire des produits moi-même.

Into the Storm (2018)

Pour suivre Kévin sur Instagram, c’est par ici https://www.instagram.com/ardkev/

Propos recueillis par Lucie Ratail

Rencontre avec les artistes de l'exposition "Hyper-"

Ce lundi 2 décembre Robin Curtil, Jenny Feal et Mükerrem Tuncay viennent rencontrer les étudiants de l’Université Jean Moulin Lyon 3. Au cours d’une discussion chaleureuse, ils évoqueront avec eux leur pratique artistique et leur lien avec projet Les Effets de temps.

Cette rencontre est gratuite et ouverte à tous, nous vous attendons nombreux aujourd’hui et le mercredi 11 décembre pour un nouveau moment d’échange !

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